06.01.2008

Nan Goldin et la beauté du monde

Je viens de lire trois articles sur la photographie. Ou plutôt, trois articles sur des photographes.

Un texte de l’éditeur Tieri Briet sur Helen Levitt, ici.

Un texte d’Hélène Harder sur Annie Leibovitz, ici.

Un interview de Sarah Moon par Frank Horvat, ici

L’éditeur Tieri Briet, directeur de la maison d’édition Où sont les enfants ?, a écrit un long post, sur son blog, sur la photographe Helen Levitt. Celle qui photographiait la joie quotidienne et les jeux des enfants pauvres de New York.

Tieri Briet parle à un autre moment de de gens qui "créent de la beauté ». Créer de la beauté, c’est sortir du réel pour le voir de plus loin. S’inspirer des contrées imaginaires qu’on parcourt et en ramener de nouveaux fruits, de nouvelles graines, qu’on plante dans la réalité. Ces nouvelles beautés deviennent alors partie prenante de la réalité, qui est enrichie et embellie. Mais Helen Levitt ne photographie plus parce que la télévision a ramené les gens chez eux. Les enfants et les vieux ne jouent plus dehors. La rue, qui était l’espace privé de tout le monde, est devenue l’espace public de personne.

Hélène Harder d’AlmaSoror se lance à corps perdu, à cœur retrouvé dans une réflexion pleine de souffle et de vie sur les entremêlements de l’œuvre intime, glamour et politique d’Annie Leibovitz. Pour mieux saisir l’œuvre, elle nous parle aussi de la vie de la photographe…

Moi, je trouve l’œuvre de Leibovitz, certes belle, mais c’est surtout l’article de Harder qui m’a plu. Parler de la démarche photographique avec autant d’énergie, cela m’a paru être une belle façon de revoir l’art d’une manière active, et non pas consommatrice.

Le photographe Frank Horvat interroge Sarah Moon sans complaisance, et elle-même répond avec les yeux ouverts, sans chercher à donner une image d’artiste qui colle avec ce qu’on attendrait d’elle. En ne jouant pas à l’artiste romantique, elle nous donne à comprendre que tous, que nous menions une vie d’artistes ou non, nous devrions nous poser sans repos la question du monde et des sens qu’on lui donne en choisissant la façon dont on le regarde.

Pour ces trois photographes se pose la question de la pose, superficielle, et du reportage, censé être plus « vrai ».
Sarah Moon est résolument une constructrice, une photographe de studio.
Helen Levitt volait des instants de la vie des autres, mais elle ne le peut plus. La société a tellement changé qu’il n’y a plus de place pour ce type de photographes, selon elle.
Quant à Annie Leibovitz, elle a fait du glamour et du reportage, et, entre les deux, du reportage familial. Ce troisième point lui a posé – ainsi qu’à son public – des problèmes de conscience (devait-elle publier des photos de sa compagne mourante après la mort de celle-ci ?) Mon propre amour pour une certaine oeuvre photographique m'a amené à penser que cette dichotomie pudeur-impudeur n'est pas essentielle. Au-delà de la conscience morale et du questionnement sur la décence, je pense qu’Annie Leibovitz est tenue par une certaine complaisance vis-à-vis de la divulgation de sa vie privée.

Ces réflexions m’ont ramené à Nan Goldin. Elle, elle est dans ce type de reportage familial, et ni la pudeur, ni l’autocensure ne l’entravent. Pourtant, comment se fait-il qu’aucune trace de vulgarité ou de complaisance n’apparaisse dans son œuvre ? Question sans fond… Parce que, sans doute, son regard n’est jamais dans l’observation de soi-même, mais toujours dans la survie. Nan Goldin photographie pour survivre et son œuvre flamboyante rappelle certains livres écrits en prison.

Qu’est-ce qu’elle fait ? Elle prend sa vie quotidienne et elle la transforme en rêve. Un rêve glauque, un rêve suicidaire, mais un rêve, qui défile et toujours nous emmène au pays de la liberté.

Je pense à cette vie d’hôpital. Et si j’avais un appareil photographique ? Tout serait transformé. Tout deviendrait art : le sourire mesquin de l’infirmière, le cocktail de seringues en plastic, le silence et la blancheur médicale. Tout deviendrait un conte, peut-être cruel, peut-être morbide, mais beau et fascinant : un conte qui nous rapproche de l'Essentiel.

 

Car n'est-ce pas l'Essentiel, après quoi courent ces artistes, au fond de leurs studios de luxe ou dans les rues bombardées de Sarajevo ?

Merci aux voyageurs du regard, qui alimentent cette réalité de rêve, et grâce à qui nous ne mourons pas étouffés dans l’horreur du réel des ingénieurs.

 

Axel RANDERS